06 juillet 2008
RH...
Je voudrais vous parler de notre nouvelle acheteuse… Nadine… Hier était son premier jour. Je lui ai donné une commande pour 850 tiges filetées de 20 cm de long et 22 mm de diamètre, chacune comportant 2 boulons et 2 rondelles, soit 1 700 de chaque. Je lui ai donné un échantillon de l’ensemble. La première cotation concernait des tiges filetées de 30 mm de diamètre. Qu’elle m’a ramené au bureau afin que je me rende bien compte que ce n’était pas ce qu’on cherchait. Elle est repartie voir le fournisseur… La seconde cotation portait sur… 425 tiges filetées + 850 boulons + 850 rondelles. Elle est repartie voir le fournisseur… La troisième cotation était relative à 1 700 tiges filetées + 1 700 boulons + 1 700 rondelles Elle est repartie voir le fournisseur… La cotation suivante portait le tampon d’une entreprise différente mais avec… la même signature ! Et n’était pas du tout concurrentielle. Les prix avaient augmenté d’un tiers ! Elle est repartie voir le fournisseur… qui a maintenu ses prix et, finalement, n’a pas eu le marché… Mais je pense qu’ils ont noué des liens très étroits ! … par contre je ne suis pas certain que l’artisan ait beaucoup travaillé avec toutes ces visites…
06 mai 2008
Le petit pont de bois
Kotamale, petit village isolé de la Nana Grebizi, situé au
centre de la République Centrafricaine. Un petit pont de cinq
mètres de large enjambe la rivière Kodo qui coule paisiblement deux mètres en contrebas.
Un cours d’eau paresseux et boueux franchit en quelques pas. Mais qui va coûter
quelques dizaines d’euros au chauffeur du camion qui se présente. Pour la
deuxième fois depuis le départ de Kaga Bandoro, à quelques soixante kilomètres
à l’ouest, la scène rejoue sa partition. Le pont est en effet infranchissable.
Si la piste en latérite, refaite il y a quelques années par
les services publics, est dans un état à peu près correct, les ouvrages d’art,
eux n’ont pas résisté au passage du temps et des intempéries. Les saisons des
pluies très violentes et longues de plusieurs mois, qui multiplient par dix, ou
plus parfois, le débit des cours d’eau, la pauvreté extrême des populations qui
les incite à vandaliser les infrastructures publiques, dont les planches et
poutres qui forment bien souvent le tablier des ponts offrent un intérêt
économique non négligeable, les combats passés, entre forces gouvernementales
et mouvements rebelles, qui ont mis à mal les ouvrages de franchissement pour
des raisons de stratégie militaire, et, simplement, l’absence d’entretien liée
à l’absence de moyens, ou de volonté politique ; tous ces facteurs,
accumulés, ont laissé derrière eux les mêmes images qui se répètent par dizaines
à travers le vaste territoire de la RCA : des structures métalliques le
plus souvent en bon état mais dénudées de leur tablier, cette surface en bois,
métal ou béton sur laquelle les véhicules et les piétons peuvent franchir le
cours d’eau.
Bien souvent, les populations on réparé celui-ci avec les
moyens du bord pour leur usage quotidien : quelques rondins branlants et
trop fragiles vaguement attachés entre eux avec des lianes, une solution
éphémère pour les piétons, les cyclistes, plus rarement pour les voitures 4x4
mais jamais suffisantes pour les camions surchargés de marchandises ou d’aide
humanitaire.
Alors, comme à chaque fois, le chauffeur arrête son véhicule
et commence à négocier avec les jeunes qui s’approchent, conscients de leur
pouvoir et leur monopole dans ce coin perdu de la jungle. De quelle
négociation s’agit-il ? Celle du prix du déchargement des dizaines de
tonnes de conserves, vêtements, outils, sacs de ciment, planches, brouettes,
bidons, tôles, bicyclettes et autres produits hétéroclites qui constituent la
masse énorme et débordante des produits qu’attendent les commerçants de Ndélé.
Celle du prix pour le transport de tout ceci à dos d’homme, de l’autre côté du
cours d’eau. Puis celle du prix du rechargement de l’ensemble du fret dans le
camion ainsi allégé qui aura, peut-être, pu franchir le cours d’eau à gué sans
s’embourber.
Car, en effet, régulièrement, le camion se révèle incapable
de remonter la pente de boue que constitue les berges et de nouvelles
négociations s’engagent alors avec les manœuvres locales…
Ce gymkhana se reproduira encore cinq fois d’ici Ndélé, 200 km plus au nord,
stoppant le véhicule de longues heures et majorant d’autant le prix des denrées
à l’arrivée. D’ici fin juin, avec la montée des eaux, les franchissements à gué
deviendront cette fois-ci totalement impossibles. Le nord du pays se retrouvera
alors complètement coupé du reste du pays et de la capitale. Plus de
transport commercial. Plus d’aide humanitaire. Plus de déplacements personnels
ou professionnels. Rien. Simplement du fait de l’absence de quelques dizaines
de mètres de tablier. Un tiers du pays. Des dizaines de milliers de personnes
isolées à cause de l’absence de quelques planches.
Financé par le Fond de Réponse d’Urgence, géré par le PNUD
et approvisionné par plusieurs Etats, ACTED a entrepris de réparer quelques uns
de ces ouvrages afin de maintenir l’accès à Ndélé 12 mois par an. Les travaux
sont en cours et vont essayer de prendre de vitesse la saison des pluies qui se
rapproche. Puis, dans les mois à venir, des dizaines d’autres ouvrages pourront
également être réhabilitées à travers l’ensemble du pays.
Une intervention de seulement quelques semaines et quelques
milliers d’euros à chaque fois mais qui change la vie quotidienne de dizaines,
et parfois de centaines, de milliers de personnes.
31 mars 2008
Real Politik 2
Il y a un évènement dont vous n’avez certainement pas entendu parler. Entre le 19 février et le 8 mars, la région d’Obo, à l’extrême sud-est de la Centrafrique, a été victime de quatre attaques majeures. Plus de 400 combattants en uniformes dépareillés ont ainsi pillé plusieurs villes de manière très organisée : repérage quelques jours en avance, entrée dans les villes la nuit, en silence, absence de coups de feu, ordres donnés par des coups de sifflet brefs… Aucun mort a déploré mais un pillage systématique des rares possessions des habitants de cette région enclavée et isolée, viols collectifs, et, au minimum, 157 personnes enlevées pour transporter le butin mais également, possiblement, pour un recrutement forcé.
Mi-mars, après de nombreuses difficultés logistiques, les Nations-Unies ont dépêché une mission sur place afin d’évaluer la situation. Un climat de terreur semble régner et de nombreux habitants préfèrent encore dormir dans la brousse. Le camp des assaillants, à proximité des frontières soudanaise et congolaise, semble être démantelé mais pour combien de temps ? La petite quinzaine de gendarmes qui est sensé assurer la sécurité de cette préfecture aura bien du mal à se protéger elle-même en cas de nouvelles attaques.
Qui sont ces assaillants ? Le mode opératoire. Les langues utilisées. Les indications géographiques sur leur origine. Les objectifs. Tout semble indiquer que nous avons à faire à la LRA, l’Armée de Libération du Seigneur, mouvement rebelle ougandais en fuite depuis des années et navigant entre la RDC, le Soudan et la Centrafrique.
De retour à Bangui, les membres de la mission parlent, témoignent, communiquent. Ils donnent des interviews à des médias nationaux et internationaux. Mais quelques heures plus tard, coup de fil de New-York, le siège des Nations Unies : « on ne parle pas de la LRA. On ne la cite pas. On ne l’évoque pas. » Branle-bas de combat. Il faut rappeler les journalistes et leur demander d’oublier, d’omettre, d’effacer.
Depuis plusieurs années, les Nations Unies se démènent en effet pour ramener la paix dans le nord de l’Ouganda et présenter les chefs de guerre devant la justice. Depuis quelques mois, les négociations se rapprochent de leur conclusion : le dépôt des armes et l’arrestation des leaders. Il est hors de question de faire capoter des années de travail et des millions de dollars pour quelques centaines de malheureux supplémentaires vivant dans une région qui existe à peine sur les cartes et où personne n’ira jamais. La paix mérite bien quelques viols supplémentaires et quelques enfants de plus avec une kalachnikov dans les mains !
26 mars 2008
A propos du Tibet…
Chaque matin, je bois mon café à la terrasse d’un petit restaurant de quartier : une mauvaise bicoque en planches, une paire de tables en bois défraîchies et quelques chaises en plastique dépareillés. On est bien loin de la brasserie parisienne ou du bistrot lyonnais mais l’ambiance est la même : un groupe d’habitués qui se retrouvent avec plaisir pour débuter la journée en commentant le dernier spot d’informations de RFI, des connaissances de passage venant de quelque part et se rendant un peu plus loin, s’arrêtant pour saluer, l’animation matinale de la rue avec les élèves en uniformes, les militaires faisant leur jogging en cadence, les taxis bondés et les petits commerçants installant leur étale de beignets de manioc, de bois de chauffe ou encore de coiffure.
Parmi le petit groupe des réguliers se trouve un journaliste travaillant pour l’un des rares quotidiens centrafricains. Or, lundi matin, entre deux gorgées de (nes)café noir, le voici qui reçoit un appel de l’Ambassade de Chine à Bangui. Il est invité à une conférence de presse, l’après-midi, au sujet des évènements actuels au Tibet. La veille, il avait déjà été convoqué pour la remise d’un communiqué de presse très partial qu’il me montre aussitôt. « Les émeutiers ont tué 13 civils… », « Les policiers sont restés patients… », « Les tibétains nourrissent une aspiration à la réunification…», « le dalaï-lama et sa clique… ». Son journal n’avait pas souhaité le publier.
17h. Je croise notre journaliste en ville. Il revient de l’Ambassade de Chine. Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur lui a vanté toutes les nombreuses qualités de son quotidien puis lui a offert, pour la rédaction, une télévision et un ordinateur neufs. Le journal, qui tire le diable par la queue, a accepté.
Le communiqué a été publié mardi matin.
16 mars 2008
HIMO ?
HIMO
Kesako ? Un Humanoïde Incolore Mobile et Ouzbek ? Une Hygiène Individuelle Malsaine et Odorante ? Un Héritage Indano-Maya Oublié ?
Pas tout à fait.
Ce sont les initiales des pelleteuses de l’Afrique, des camions de l’Asie, des bulldozers de l’Amérique Latine. Ce sont les capitales de fourmis humaines qui ouvrent des routes, creusent des barrages, élèvent des ouvrages d’art qui viennent défier le ciel, frôler les nuages.
Haute Intensité de Main d’œuvre.
Telle est la recette magique.
Des pelles, des pioches, des brouettes, des outils individuels par centaines, par milliers, et une compartimentation du travail en une multitude de petites tâches qui, mises bout à bout des efforts de chacun, bâtissent un ouvrage.
Telle est notre approche, notre méthode, ici en République Centrafricaine. Notre objectif ? Réhabiliter 50 km de pistes en latérite défoncée par les pluies, ravinées par les orages, s’effaçant peu à peu dans la jungle du fait de la guerre et de l’absence d’entretien.
Notre travail ? Débroussailler et élaguer sur une largeur de 3 m de part et d’autre afin de laisser la piste respirer, sécher. Creuser deux fossés de 50 cm de profondeur et 1 m de large de chaque côté de la chaussée afin de canaliser l’écoulement des eaux vers l’extérieur. Combler les fondrières, égaliser la chaussée, lui redonner un profil régulier et légèrement bombé. Réparer les ouvrages d’art, consolider leurs fondations, changer leur tablier.
Notre outil ? Plus de 400 ouvriers, simples main d’œuvre ou artisans, répartis dans une trentaine d’équipes tout au long de l’axe et travaillant en parallèle pendant les 2 ou 3 prochains mois, sous la coordination de chefs d’équipe, chefs de chantier, chef de projets, ingénieurs spécialisés.
Pas de risque de panne mécanique. Pas de problème insurmontable de logistique pour acheminer des milliers de litres de carburant. Pas besoin, surtout, d’engins spécialisés quasi inexistants dans le pays et donc absolument indisponibles.
Autre avantage majeur, les ouvriers sont recrutés localement dans les villages et hameaux bordant la piste. Chacun, en travaillant à la réhabilitation de celle-ci prend conscience de son importance, de la nécessité de son entretien, et se sent responsable. La création de Comités de Maintenance, afin de prolonger la vie de la chaussée, en est grandement facilitée.
Enfin, dernier atout de cette méthode, et non des moindres dans une région qui émerge tout juste de plusieurs années de violences, villages brûlés, populations chassées, économie détruite, chaque ouvrier reçoit un salaire. Et, au lieu de payer quelques conducteurs d’engin et une entreprise, ce sont plusieurs milliers de travailleurs, grâce à la rotation des équipes, et plusieurs dizaines de milliers de personnes, en comptant les membres de leurs familles, qui vont bénéficier d’une petite source de revenue si précieuse en temps de préparation des cultures et de reconstruction des maisons.
Alors ? Bientôt la méthode HIMO adoptée au parlement européen pour lutter contre le chômage ?
26 janvier 2008
Mission
Il y a, tout au fond de la brousse, une mission catholique. Et une petite ville, tout autour. Il y a, pour y arriver, des centaines de kilomètres de piste rouge, tranchant la forêt tropicale, irriguant les villages assoupis au chant des pilons écrasant le manioc dans les mortiers. Il y a des uniformes derrière de vagues barrières, réclamant une commission arbitraire pour autoriser un passage légalement gratuit pour chacun. Il y a le silence de l’absence de circulation, la monotonie de l’absence de dénivelée, la poussière que soulève l’absence de pluie.
Et puis, au carrefour de ces pistes, il y a Kaga Bandoro qui se cache au milieu de ses arbres. Des maisons dispersées qui ont connu des jours meilleurs, des bâtiments administratifs décrépis, défraîchis, délabrés parfois, désertés par leurs fonctionnaires souvent. Il y a un pauvre marché, quelques étales de viande grillée, des élèves qui chahutent dans la cour des écoles et des dizaines de personnes qui regardent simplement le temps passé.
Cette ville, trop souvent, a été attaquée, abandonnée, puis les habitants sont revenus, avant de repartir, puis de revenir, mais sans projet, sans espoir, sans illusion. Cette ville, aujourd’hui, est ligne de front avec des rebelles présents tout autour, dans la forêt, maigrement armés, en haillons dépareillés mais insaisissables car riches d’espaces sans limite. Cette ville est aussi garnison militaire avec un cantonnement de ces « forces de maintien de la paix » africaines, venus du Tchad ou du Cameroun, anciens rebelles dans leur pays, a l’efficacité parfois trouble. Cette ville est enfin un nouveau spot à la mode pour humanitaires riches de dollars et de bonne volonté, venus suppléer aux services de l’état sans argent, sans agents. Un à un, elles arrivent, ces ONG, ces agences des Nations Unies, se partageant la santé, l’éducation, l’accès à l’eau ou l’entretien des pistes comme on distribuerait les cartes d’un grand jeu de rôle. Mais ce n’est pas un jeu. Et il n’est pas drôle.
Hiératique, impassible, ne jouant ni à l’arbitre, ni au mentor, mais à côté, témoin, il y a la mission catholique. A l’ombre de la cathédrale, derrière ses murs et ses haies, une dizaine de chambres jadis construites pour les religieux de passage. Mais, aujourd’hui, seul « hôtel » de standing. Fils électriques dénudés et néons arrachés, peintures jaunies, groupe électrogène insuffisant et arrivée d’eau parcimonieuse, maigre confort que personne pourtant ne rejette : ONG et UN oubliant leur vocation non confessionnelle, religieux fleuretant avec le mercantile, fonctionnaires sans logement de fonction… tout le monde se retrouve le soir sous la véranda, écoutant la nuit dans son fauteuil en bois, échangeant potins, analyses politiques ou indifférence. Certains restent une nuit. D’autres quelques mois. Mais alors que les vies des uns et des autres changent au gré des voyages et des affectations, la mission, seule, reste, impassible, immobile, fidèle, disponible.
14 janvier 2008
Sieste à Bangui
Dimanche. 15h. La grande messe est terminée depuis longtemps à la cathédrale. Bangui fait la sieste. Les énormes manguiers de l’Avenue de l’Indépendance regardent passer les quelques taxis jaunes, les courageux minibus verts, à la recherche de clients prêts à affronter l’après-midi qui s’étire dans les rues. Dans les cours, devant les portails, à l’entrée des maisons, des ombres endormies, assoupies, avachies. Bangui expose ses bâtiments jamais achevés, ses tas d’ordures en train de se consumer à l’angles des rues, ses troues dans la chaussée et les canalisations, toutes ses plaies qu’aucune agitation, aucune activité ne masque aujourd’hui. Même le marché n’offre que des volets en bois fermés sur des échoppes minuscules aux noms poétiques.
Sur les berges de l’Oubangui, une légère brise et quelques bancs récemment repeints invitent à la rêverie. Le fleuve d’or et d’argent paraisse, tout comme les barques effilées qui rident ses eaux en silence. Quelques militaires nonchalants et débraillés contrôlent les traversées vers la RDC distante de quelques centaines de mètres.
Et puis, soudain, une pétarade de moteur vient rompre le silence. Un petit bateau descend le courant à toute vitesse. Deux dizaines de blancs sur ses bancs, touristes d’occasion venus jeter un coup d’œil différent sur la ville. L’embarcation fait bientôt demi tour puis remonte vers l’embarcadère. Même pour une visite, les Européens ont besoin de se dépêcher !
Le silence rythmant le lent ballet des rares pirogues reprend ses droits. Quelques personnes discutent en buvant un café ou un jus de fruit à la terrasse des quelques salons de thé fatigués où les serveuses regardent le temps passer. Quelques jeunes habillés à la mode et jouant avec leur téléphone portable apostrophent les demoiselles aux cheveux tressés, aux vêtements collant et sexy. On s’interpelle. On se fait la bise. On se donne rendez-vous.
Bangui poursuit sa sieste.
Comme tous les jours…
10 décembre 2007
Quetta
L'avion vole dans le ciel.
Loin, là-bas, les sommets enneigés d'Afghanistan, les contreforts de l'Himalaya au Pakistan, dessinent un horizon immaculé dont la ligne dentelée est parfois rompue par un géant dressant ses 7 000 m, s'imposant et dominant tous les autres sommets. Au-dessus, tout est bleu. En-dessous, tout est brun. Des massifs montagneux et désertiques à perte de vue, des labyrinthes, des dédales sans cesse recommencés et vides, vides, vides, ou presque.
Enfant, le bosquet de nos grands-parents révélait derrière chaque arbre une infinité de mondes, de découvertes. Combien de semblables émerveillements cache cette terre si grande, si variée ! Et toutes ces régions que je ne découvrirai jamais de plus près que du hublot de cet avion !
Et puis, soudain, le zoom, avec l'atterrissage à Quetta. Plus d'avion, plus de voiture, plus aucune barrière ne me sépare de la bousculade de ce marché. Quetta est grise, sale et sans charme mais Quetta possède ses habitants et ses innombrables visiteurs. Car Quetta est surtout un carrefour entre le Pakistan, l'Iran et l'Afghanistan. Quetta est un immense et infini marché !
Ahmed et Zia sont deux enfants de 7 et 8 ans. Ils vendent des chaussettes sur un coin de béton devant l'entrée d'une maison. Pour passer le temps, entre deux clients barbus, ils jouent avec un vieux porte-monnaie vide qu'ils déposent sous les pieds des passants. La plupart ne le remarque pas. Certains lui jettent un regard mais n'osent le ramasser. D'autres enfin l'écartent discrètement du pied puis se baissent rapidement à l'abri des regards ... et le rejettent aussitôt, désappointés, à la grande joie des deux cousins.
Zulfiqar, lui, tient une petite échoppe de jus de fruit entre un marchand d'oiseaux et un commerce de foulards, au pied d'une mosquée colorée. Carottes, pommes, grenades s'empilent d'un côté de son étale tandis que sur la droite trône une broyeuse de cane à sucre prête à extraire le jus émeraude et sucré. A l'arrière, quatre tables et quelques bancs pour les consommateurs moins pressés. En été, le choix est plus varié et les consommateurs assoiffés par les 40°c ou 50°c se bousculent mais en décembre, à l'entrée de l'hiver, l'activité est bien faible.
Fozia et Saïra sont soeurs. En rentrant de chez le boucher, elles ont décidé d'acheter quelques tissus pour le prochain mariage de leur cousine. Elles déambulent entre les boutiques de bijoux, chaussures, lingerie et foulards colorés, les seules où la majorité des clients sont des femmes, où elles peuvent justifier leur présence sans crainte de la rumeur publique. Assises dans une échoppe lumineuse, elles soulèvent le bas de leur burqa sobre et uniforme pour essayer des sandales colorées incrustées de faux diamants.
Mouhaqiq est riche d'un âne et d'une charrette branlante. Tandis que son frère vend quelques bananes contre les sacs de sable d'un check-point, il assure les livraisons entre les grossistes et les étalages, charge des choux, transporte des pommes, achemine des tapis, véhicule des pièces de voiture, charrie des sacs de ciment empilés sous des tuyaux, décharge des carcasses de boeufs ou de moutons. Il passe ses journées en va-et-vient entre l'atmosphère bruyante et poussiéreuse du centre et le calme des banlieues. Souvent, il se fait insulter car il bloque la circulation des ruelles trop étroites et encombrées tandis qu'il livre sa cargaison. Mais comme il est Hazara, descendant de Gengis Khan mais membre d'une minorité méprisée et réduite aux humbles taches, il a l'habitude, se courbe et s'excuse.
J'ai croisé également Billal et son bus coloré qui zigzaguait entre les piétons, Waqas devant ses innombrables assortiments d'épices embaumant, et surtout Nadeem, Rafiq et Faheem qui luttaient sur les toits, avec leur cerf-volant, contre les gamins des voisins.
J'ai également cédé au sourire du cireur de chaussures, installé devant l'échoppe du barbier, proposant de vous rendre beau de la tête aux pieds. J'ai croisé des gamins qui ramassaient les journaux, les cartons, avant de les revendre au kg sur de grandes balances métalliques. J'ai été bousculé par les portefaix qui suivaient leur client en pliant sous le poids des achats. Je suis passé devant les marchands de ficelles, en écoutant la musique des vendeurs de CD et DVD, observé les réparateurs de réchauds devant les marchands de réchauds, les réparateurs de machine à coudre devant les marchands de machine à coudre et les réparateurs de TV devant les marchands de TV. J'ai vu les policiers passifs et impuissants face à une circulation cahotique, humé le parfum des nans brûlant sortant des fours enfouis sous le sol des boulangeries et salivé devant les vitrines des pâtissiers alignant leur innombrables halva ruisselant de sirop sucré. J'ai aperçut les teinturiers et les réparateurs de vélo, les livreurs de lait avec leur grosse biche métallique, et les marchands de poissons avec leur étale mobile montée sur quatre roues. J'ai...
Mais de toute manière, j'en oublierai toujours. Le plus simple serait donc que vous veniez les rencontrer ici. Ne vous inquiétez pas, vous ne risquez pas de les manquer ! Ils sont là tous les jours de l'année!
22 novembre 2007
Valse à deux temps
Univers tout de noir habillé. Univers émeraude. Valse d’un bout de la planète à l’autre. Valse entre deux mondes, deux univers, une même planète.
Il y avait ce vendredi dans les vallées sombres de l’Himalaya, sur les sommets immaculés, perché à des milliers de mètres d’altitude. Il y avait ce samedi de froid glacé, de sac pesant, de crampons, de piolet, de solitude, de silence. Ce samedi d’éboulis interminable, de glaciers béants, de fatigue, de douleur. Ce dimanche si loin de l’humanité, si loin de la modernité, si loin, arrêté, suspendu à des centaines, des milliers d’années.
Et puis, il y avait ce vendredi dans la jungle sri lankaise, ce vendredi de chaleur humide et étouffante, ce vendredi de cris dans les arbres, de fuite dans les fourrées, de chants d’oiseaux colorés, de batailles de singes dans les branches, de bains d’éléphants dans le lac. Il y avait ce samedi de réunions climatisées, de buffets fins et infinis, de pause-café, d’apéritifs, de Cognac au bord de la piscine sous les étoiles. Il y avait ce dimanche de rires et de discussions, d’échanges, de retrouvailles, ce dimanche d’amitié avec des hommes, des femmes venus du monde entier pour travailler ensemble, de France et du Tadjikistan, d’Italie et d’Afghanistan, d’Indonésie, du Kenya, du Liban et d’Inde, du Pakistan, des Etats-Unis et de tant d’autres pays, ce dimanche à inventer demain, un demain plus beau, plus humain.
Il y avait 7 jours entre ces deux mondes. Sept jours et quelques avions. Sept jours mais une seule planète. Elle est belle. Elle est riche. Je l’aime.
28 octobre 2007
Ils n'étaient pas assez "blancs" pour nous
Vous avez déjà entendu parler de Daniel Pearl? Oui, bien sûr ! Mais pourquoi au fait? Voyons? Parce qu'il était journaliste? Non, pas uniquement. Vous aviez peut-être lu la traduction d'un de ses articles, un jour, dans le Courrier International par exemple, mais vous n'aviez certainement pas retenu son nom.
Parce qu'il a été enlevé au Pakistan par des terroristes musulmans? Hum... pas suffisant non plus. Il y a tellement de journalistes qui se sont enlever, on ne peut pas retenir tous les noms. Et puis Pakistan... Afghanistan... Irak... C'est bien toujours le même coin totalement livré à l'anarchie...
Parce qu'il a été décapité devant une caméra? Oui ! C'est ça ! Bien sûr !!! Quelle horreur !!!! C'est absolument affreux ! Inhumain ! Horrible !
Et on en a fait un film avec Angelina Jolie?
Ah oui ! Mais c'est normal, non ? Une telle histoire ! Un tel drâme ! Un tel héroïsme !
Mais il ne l'avait pas un peu cherché non? Il enquêtait sur des terroristes. Il cherchait à les rencontrer. Il prenait des risques, non? Comment, je ne peux pas dire ça? Je n'ai pas le droit? Ce n'est pas une raison? Bon, bon ! OK ! Je retire.
Au fait, savez-vous que 13 personnes ont été décapités vendredi dans la vallée de Swat, au Pakistan? 6 soldats kidnappés sur un marché et 7 civils qui circulaient dans une camionette. Ils ne cherchaient à rencontrer personne. Ils ne prenaient pas de risques. Mais comme tout le monde a déjà oublié leur nom, je voulais tout de même en parler au moins une fois...





























