19 octobre 2009

Couleurs passées

Il est un pays aux couleurs passées d'une trop longue saison sèche. Jaunes pales, bruns terreux, noirs cendreux, ocres poussiéreux, dégradés de gris... Le pays est assoupi. Albert, seul, debout dans cette fin d'après-midi, contemple les hectares de jachère qu'il ne pourra labourer avec sa simple bêche. Le vert tendre des jeunes pousses ne viendra pas illuminer le paysage avec le retour des pluies. Seules les broussailles et les herbes sauvages vont croitre et se multiplier. Cette année encore. Maintenant que tous les fermiers blancs ont été chassés, leurs tracteurs vendus. Leurs récoltes et leurs savoirs perdus.

Vue_du_ciel

Il est un pays aux couleurs du passé. Usines fermées, grands magasins aux rayons trop espacés pour masquer leur pauvreté, boutiques à louer, bureaux quadrillés de toiles d'araignée. Du haut du phare de Kadoma, construit par les Anglais pour accueillir les anciens combattants de la 2nde guerre mondiale, les fameux Tin Helmet, Martin, métis, gardien, rêve du jour où le club retrouvera ses airs de fête. A l'intérieur, tout est propre, tout est prêt. Les photos d'époque, en noir et blanc, retracent la construction du monument puis son inauguration en présence des représentants de sa Gracieuse Majesté, le bar, vide de ses bouteilles de Whisky, est astiqué avec soin, la grande salle de danse, carrelée, les alcôves en cuir lustré, attendent les amoureux. La lune se lève sur ce phare éteint et silencieux.

Plus bas, dans la ville, le Grand Hôtel des heures de gloire de la colonisation ferme peu à peu les boutiques qui ont envahies ses chambres. En haut du grand escalier, de part et d'autre du corridor défraichi, le réparateur de téléphones portables, la couturière, le conseiller en informatique, le vendeur de chaussures, le tailleur éteignent les lumières de leur petite échoppe sans clientèle et tournent la clé de portes qui, à la même heure, mais 50 ans plus tôt, s'ouvraient pour le repos confortable des clients de passage. Le Grand Hôtel aux peintures écaillées est à présent sponsorisé par Coca Cola.

Grand_Hotel

Il est un pays passé de couleurs. Assis à la terrasse déserte du Club de Kariba, dominant le lac infini et les iles perdues dans la brume des feux de brousse, Mark évoque un avenir qui a disparu. Blanc, ingénieur, propriétaire d'un garage, il n'est jamais sorti de son pays et a construit peu a peu sa vie et sa retraite autour de ces immenses espaces vierges où éléphants et babouins viennent encore se promener le soir dans les rues et les jardins. Grace à la dévaluation, il est devenu trillionère. Il a tout perdu. A 60 ans passé, cheveux grisonnants et chemise entrouverte sur son ventre bedonnant, il rêve de ces pays qu'il ne visitera jamais. La France. Le Canada. Les USA. L'Australie. Ses rêves ont perdu leur éclat.

Chaise

Il est un pays où, peu à peu, les couleurs semblent dépassées. Là où Noirs et Blancs se sont si longtemps côtoyés sans jamais trop se mélanger, là où la richesse des uns permettait de donner du travail aux autres, la pauvreté, la peur du cholera, l'absence d'avenir semblent peu à peu les rapprocher. Chacun partage la fierté de son pays, la serviabilité et l'accueil de l'étranger, l'envie de parler, d'expliquer, de raconter. Chacun se souvient de la gloire passée.

Comme dans un conte de fée, il est un pays endormi, hors du temps, assoupi. Si un simple baiser ne serait suffire à le réveiller, on peut cependant espérer qu'il ne faudra peut être pas trop longtemps au Zimbabwe pour retrouver ses couleurs d'antan le jour où la politique se tournera enfin vers Albert, Martin, Mark et tous ses citoyens, et les écoutera.

Posté par LoinAilleurs à 17:49 - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Couleurs passées

    Une tres

    belle experience ! Merci pour ce blog !

    Posté par iTouch2, 19 octobre 2009 à 19:02 | | Répondre
  • Bonne année 2010

    Salut mon pote
    Nous te suivrons à la trace et n'oublies de nous donner de tes nouvelles orégulièrement
    Que le bon dieu prend soin de toi
    Lina t'embrasse de tout coeur
    A bientôt
    Michel

    Posté par karamba, 02 janvier 2010 à 01:46 | | Répondre
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